Adapter le yoga ?
Tous les enseignants de yoga l’ont appris lors de leur formation: les postures doivent s’adapter au niveau de pratique des élèves, et il est de la responsabilité de l’enseignant de proposer des variation « faisables » par tous.
Il en est de même pour le prāṇāyāma.
Les rythmes respiratoires, ainsi que la durée de pratique des yogis d’antan sont tout à fait inapplicables à quelqu’un qui ne consacre que quelques minutes par jour aux rétentions du souffle. Il serait même dangereux d’aller trop vite en besogne.
Qu’en est-il de la philosophie du yoga et des préceptes moraux, spirituels, éthiques, mais aussi d’anatomie subtile qui font partie intégrante de ce système ?
Ici, il faut être infiniment plus prudents dans notre volonté de rendre le yoga « grand public », et nos velléités démocratiques (voire commerciales) vont parfois à l’encontre de la discipline dans ce qu’elle a de plus beau, de plus puissant et de plus exigeant.
Je prendrais un exemple, à savoir : brahmacarya
Brahmacarya désigne en fait le premier âge de la vie hindoue (de la naissance à l’âge de 25 ans), période devant être consacrée à l’apprentissage des savoirs fondamentaux, puis à la découverte (autrefois orale) des écritures ainsi qu’aux études universitaires.
Cet « état », dans la société indienne traditionnelle, interdisait les rapports amoureux et à plus forte raison sexuels, et le Brahmacarin résidait chez ses parents ou dans sa famille.
Le terme est constitué de deux éléments:
– Brahman, qui désigne, dans le Védanta, l’Absolu indifférencié, le divin tout-pénétrant
– Carya, de la racine CAR- , aller, se donner à
L’on voit que, de manière imagée, la chasteté est décrite sous forme allégorique, ou plutôt elliptique, et cela n’est pas dénué d’une certaine poésie.
Mais ce brahmacarya se retrouve également, et c’est là où le bât blesse, dans les yama du yoga, règles morales indiscutables et préalables, selon Patañjali, à la pratique spirituelle.
Il faudrait être chaste, et même abstinent « en pensée, paroles et action » comme le soutient notamment Swami Sivananda dans son ouvrage consacré au sujet. Le doute n’est pas possible. Ramakrishna Paramahamsa est du même avis ainsi que tous les grands sages de l’Inde à l’exception de certains pratiquants du tantra ou du Shivaïsme du Cachemire, beaucoup plus libéraux en la matière. De là à expliquer le succès de ces pratiques, très minoritaires en Inde, en Occident par ce « laxisme sexuel », il n’y a qu’un pas… que nous ne nous permettrons toutefois pas de franchir.
Les commentateurs occidentaux ont très vite été tentés par une forme d’ « étymologisme »: Brahmacarya désignerait simplement le fait de « se sentir un avec l’Absolu » de « cheminer avec le Divin« , etc.
Le terme dérange, et le fait de remettre en question l’un des piliers de la société moderne n’est pas bien vécu par les pratiquants de nos contrées.
Alors on « adapte » la philosophie, Mais ici, il s’agit moins de préserver sont intégrité physique comme dans le cas de l’adaptation d’une posture, que de sauver sa capacité de jouissance libre et sans limite. Ça n’est pas sérieux.
Alors… que faire de ce brahmacarya? Mais aussi que faire de tapas, qui désigne le feu de l’ascèse et non pas un « coup de chaud » quand on pratique les postures physiques du yoga moderne? Que faire d’Īśvara pranidhana, la vénération de Dieu, qui nous dérange parfois, nous que la mention d’un être omniscient et omnipotent révolte?
La réponse est peut-être la suivante:
Le yoga est un système très ancien, sacré, et il faut poser comme préalable à sa pratique de le respecter, de ne pas le déformer pour le conformer aux bons vouloirs de notre égo. Peut-être avons nous des choses à découvrir, après tout!
Mais, comme dans le cas des postures, à moins de se consacrer corps et âme à la discipline, qui demande souvent une vie monastique et un isolement total du monde, acceptons de n’être pas (encore?) de vrais « yogis », terme utilisé un peu trop généreusement dernièrement, mais de simples aspirants spirituels, en route, parfois un peu timidement, sur la voie du yoga.
Et après tout, nous cultiverons en cela la plus belle des vertus: l’humilité.