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La justice, la justesse et la grâce

Shiva, Mahadeva, adoré pour posséder la connaissance universelle, suprême et absolue, voire dans un état « au-delà de la connaissance ». Il est symbole de justice et de pouvoir en Inde.

Combien de fois, dans notre vie, ne nous sommes-nous pas écrié, au moins intérieurement : « Comme c’est injuste ! »
La maladie alors que nous avions pris soin de notre santé, la mort d’un proche dans la fleur de l’âge, une série de déconvenues qui semble ne jamais vouloir se terminer, une trahison, une rupture inattendue, un licenciement… La liste est longue de ces situations où nous décrétons, jugeons que les choses devraient avoir été autres qu’elles ne furent.

En général, la seule solution, compte tenu de notre révolte, est de serrer les dents, de « tenir » et d’attendre que la douleur, la déception, la tristesse, lentement digérées par notre estomac mental, finissent peu à peu par laisser place à la vie, qui peut continuer… jusqu’au prochain coup dur.

C’est ainsi que nous vivons, profitant un peu, redoutant toujours, dans une instabilité permanente qui, selon ceux qui vont encore bien, fait « le sel de l’existence ».

N’y a-t-il donc aucune issue ? Aucun moyen de vivre autrement ?

Qu’est-ce que la justice ?

Tout d’abord, qu’appelons-nous la justice ?
Bien souvent, nous sommes plus soucieux de nos « droits » (et, dans le meilleur des cas, de ceux de nos proches) que de ceux des autres.
Si le respect de notre petite justice doit entraîner une injustice d’un autre point de vue, peu nous chaut. Si notre fils est gardé comme employé bien qu’il soit un tire-au-flanc, au lieu d’être renvoyé, nous en sommes satisfaits. Et pourtant, cela nuit à l’entreprise dans laquelle il travaille.
Si aucun membre de notre famille ou du cercle de nos amis ne mourait jamais, nous serions comblés. Et pourtant, le renouvellement génétique de l’humanité s’en trouverait affaibli.
Si la personne qui veut nous quitter restait avec nous, malheureuse comme les pierres, nous préférerions encore cela plutôt que de nous retrouver seuls.

Bref, ce que nous appelons « justice » est en réalité un autre mot pour désigner le contentement de notre ego, agrémenté d’astucieuses contorsions intellectuelles pour expliquer à notre entourage — et, plus grave encore, à nous-mêmes — que c’est l’ordre normal des choses, et que si les événements ne se déroulent pas de cette façon, c’est un infâme coup du sort.

De la justice humaine à la justesse divine

Et c’est ici que nous rejoignons la spiritualité. Qui veut que les choses soient autrement ? Qui décide de ce qui est juste ou injuste ?

Une gazelle jugerait-elle qu’il eût été plus juste que sa congénère fût mangée par le lion, car elle était plus vieille et plus fatiguée ?

Dieu raisonne sur les grands nombres et, il faut bien l’avouer, Il se trompe rarement.

Le mot « justesse » paraît ici plus approprié pour décrire cet immense mouvement qui semble privilégier les grands nombres sur l’individu, les grandes masses sur notre sensibilité propre.

Alors… Ma vie n’est-elle qu’un minuscule rouage dans l’Univers, une poussière dont la disparition ou la souffrance n’a strictement aucune importance ?

La nature n’est pas indifférente

Si nous ne sommes que rationnels, nous constatons tout d’abord une protection (certes relative) de notre corps contre les invasions extérieures. Jour et nuit, notre système immunitaire se défend, nous défend, dans une guerre effrénée et jamais définitivement gagnée contre les forces (virus, bactéries) qui tentent de proliférer et de mettre à bas notre être physique.

Ce simple fait nous montre que la nature n’est pas indifférente à notre sort particulier.

On pourra objecter qu’elle se sert de nous, aussi longtemps que nous sommes bons à nous reproduire, et que, comme par hasard, les maladies fleurissent lorsque nous sortons de la période de fertilité.
C’est vrai. Mais le fait que cette protection contre la mort, assurée par une armée de cellules microscopiques, soit temporaire contredit-il l’affirmation selon laquelle notre sort particulier est totalement insignifiant ?
Notre protection est bien réelle, bien que fragile, et cet « amour » éphémère que nous porte la création comporte en soi quelque chose de beau.

Le regard des mystiques

Mais, et c’est là que notre propos prend un tour spirituel, les grands mystiques nous parlent d’autre chose.
Notre prière, et plus précisément notre capacité à accepter librement, à la manière du Christ, les épreuves, même terribles du point de vue individuel, serait une porte vers le bonheur véritable.

De cette capacité dépendrait notre accès au vrai sentiment de sécurité, qui est celui de l’âme, et non du corps.

Et encore, nombreux sont les exemples, dont celui de sainte Blandine, épargnée miraculeusement de la mort et aux pieds de laquelle venaient s’asseoir paisiblement les bêtes sauvages affamées et excitées par ses bourreaux, de protections du corps des grands saints, tant que leur heure n’était pas venue.

En Inde, Swami Ramdas, l’auteur des Carnets de pèlerinage, décrit comment, livré tout entier à l’ivresse divine, il s’amusait à se jeter du haut d’une falaise pour défier Dieu de protéger son corps, et comment il était toujours retenu par une branche ou un rocher qui sauvait son corps de la destruction.

Les exemples de guérisons physiques sont innombrables chez les personnes qui savent s’abandonner totalement au Divin.

Mais plus que tout, et avant tout, c’est notre être véritable qui est protégé lorsque nous lâchons notre ego. C’est précisément ce bonheur profond qui devient en même temps sensible et indestructible.

Ici, justice et justesse se rejoignent, et la révolte n’a plus sa place.

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